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You all say I've crossed a line, but the sad fact is I've lost my mind [Wairua]

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Messages : 62
Date d'inscription : 25/08/2015
Identité : Angela "Angie" Daniels
Dons : modifie la réalité autour d'elle à travers ses émotions

MessageSujet: You all say I've crossed a line, but the sad fact is I've lost my mind [Wairua] Dim 17 Jan 2016, 20:54

"And I'm just getting started, let me offend
The devil's got nothing on me my friend
All I want is to be left alone
Tact from me is like blood from a stone"


Beekeeper - Keaton Henson

________________________________________________________________________


Je terminai d'essuyer le comptoir, avant de lancer le chiffon sale dans le seau en plastique à cet effet. D'un coup de pied, je le fis glisser sous le meuble ; il paraissait presque incongru dans le décor rétro du diner, dont l'intérieur avait été refait presque à l'identique de celui où Angela Daniels avait servi en Australie. Alexander n'avait pas lésiné sur les moyens pour que je m'y sente à l'aise, et si je conservais envers lui une saine méfiance de circonstances, je reconnaissais volontiers que jusqu'ici, il avait fait honneur à sa parole. Et malgré le décor, peut de choses, les différences avec ma vie à Coledale étaient plus nombreuses que je n'essayais de les compter. Peut-être parce que là-bas, cela n'avait pas vraiment été ma vie, finalement. D'Angie, je gardais le nom et le prénom pour de simples facilités administratives, et le goût d'une vie simple. L'idée de me retrouver à nouveau à servir tartes et cafés m'avait semblé naturelle ; à vrai dire, je ne me serais pas vraiment imaginée faire autre chose. Mes compétences en rapport avec une vie professionnelle active avaient quelques décennies de retard, et j'aimais me réfugier dans cette routine qui me permettait aussi bien de m'occuper l'esprit que de m'occuper des autres. Le temps passé à servir mes clients était du temps que je ne passais à m'inquiéter quant à la résurgence de mes pouvoirs. Et puis, quelque part, j'avais l'impression que je le devais à Angie.

Avant que je ne le reprenne avec l'aide d'Alexander, « Chez Reggie » était un bar. Ou plutôt, une succession de bars et de gargotes dont personne n'avait jamais jugé bon de changer le nom originel. A en croire les archives les plus anciennes, l'établissement était vénérable au point de se demander s'il n'avait pas toujours été là, coincé entre des constructions successives qui lui donnait l'air d'une de ces petites boutiques aussi mystérieuses et baladeuses qui surgissaient au gré des ruelles. De l'extérieur, il ne payait pas de mine : façade crème passée, vitrine un peu opaque, et signe en néons rouges dont une lettre sur deux s'allumait par intermittence. Et si je n'avais pas hésité à rendre l'intérieur aussi confortable et chaleureux que possible, j'avais religieusement évité de changer l'image qu'on pouvait en voir de la rue. Je n'aurais trop su dire pour quoi, j'avais eu la curieuse impression que c'étaient ainsi que les choses étaient censées rester. De toute façon, ce n'était pas ça qui me coûtait des clients. Les habitués les plus fidèles avaient connu au moins trois ou quatre itérations de « Chez Reggie », et ne s'étaient montrés que modérément surpris de voir un jour que mon diner avait remplacé leur bistrot. Pour certains, peu leur importait ce qu'on pouvait bien leur proposer sur un menu tant qu'ils pouvaient garder le luxe de venir boire un café à la même heure et au même endroit comme ils le faisaient depuis trente ans. Je pouvais également compter sur la présence d'habitués plus récents, découvrant l'endroit au hasard de leurs promenades ou par le bouche-à-oreille. J'étais heureuse de me dire que je pourrai y recroiser les mutants qui m'avait tant aidée en Australie. Rachel, Alex et les autres seraient toujours les bienvenus, j'avais fait en sorte de le leur faire comprendre. Il y avait une jeune femme à la peau sombre et aux longs cheveux noirs qui venait déjà régulièrement, une infirmière si je me fiais à ce que j'avais pu en observer. Fait étrange, elle me rappelait souvent Desire, ce qui ne manquait jamais de m'étonner... Ainsi qu'une autre jeune femme, bonde et pleine d'entrain, dont l'appétit insatiable pour les gaufres ne manquaient jamais de m'étonner. Et c'était encore sans compter les connaissances d'Arturo qui avaient prévu de faire de Chez Reggie un lieu de rencontres. Non, pour le moment, je n'avais pas à me plaindre de ma vie à New York. J'avais eu peur de me sentir surchargée par la foule et l'activité bourdonnante de la métropole, mais j'y avais au final trouvé un anonymat appréciable et une source constante de distractions bienvenues. J'avais manqué des choses en m'exilant en Australie avant la guerre, et je faisais de mon mieux pour rattraper mon retard. Peut-être était-ce aussi pour ça que je me sentais aussi bien dans mon nouveau diner, qui faisait un parfait refuge hors du temps lorsque j'avais besoin d'oublier mes tracas. Plusieurs tests avaient également été prévus avec les savants d'Alexander ; les jours à venir ne risquaient pas d'être morne, même si cela m'aurait tout aussi bien convenu.

De plus, je n'étais pas seule : Larry me tenait compagnie la plupart du temps. Il était présentement occupé à préparer la table de billard installée dans un coin, sifflotant gaiement, ses écouteurs dans les oreilles. Lorsqu'il s'était présenté devant le diner le jour de son ouverture, il m'avait fallu décidé si j'en étais contente ou agacée. J'étais sincèrement heureuse de le revoir, mais guère surprise. Je savais également que si la Famille l'avait envoyé à New York, c'était aussi bien pour me tenir compagnie que me tenir à l’œil. Je n'en tenais cependant pas rigueur à Larry, qui s'était toujours révélé d'un soutien aussi fidèle que précieux pour la Famille, et depuis les siècles où l'offre de nous servir lui avait été faite. Dépourvu du gène x, sa longue vie était due aux efforts conjugués de Death et Destiny, et aucun de nous n'avaient jamais eu à le regretter. Larry non plus, ou du moins ne laissait-il jamais paraître le contraire, toujours de bonne humeur. Il avait été décidé que bénéficier du concours d'un humain à la base tout ce qu'il y a de plus normal ne pourrait que nous être profitable, et il s'était toujours acquitté de ses tâches avec brio. Au fond, j'étais ravie de l'avoir à mes côtés ; il était pour moi un ami, non pas un serviteur, et j'avais toujours apprécié son conseil. Et puis il était distrayant, à sa manière parfois maladroite.

Une fois le billard en ordre, il alla brancher le juke-box, et je commençai à m'appliquer à la préparation du premier pot de café de la journée. J'avais beau être pourvues des meilleures cafetières italiennes et de les servir à la demande, un grand nombre de clients n'imaginaient pas se passer du café à l'américaine que je ne pouvais jamais m'empêcher de préparer avec un petit pincement au cœur. Je portais un uniforme dans les mêmes tons que celui que j'avais à Coledale, tablier sur le dessus et crayon derrière l'oreille. Au-dehors, les premiers passants cheminaient déjà sur le trottoir dans un matin hivernal encore dépourvu de soleil. J'ouvrais tôt en semaine, n'ayant pas besoin de beaucoup de sommeil, et je commençait généralement ma journée par un jogging vivifiant que je terminai chez Reggie avant d'enchaîner avec une douche rapide dans l'arrière-boutique. Le temps que je m'habille et fasse irruption dans la salle, Larry était à chaque fois arrivé entre temps, avec le sourire et un bon mot. A en croire nos habitudes, aujourd'hui ne changerait guère des autres jours, et je n'y voyais pas d'inconvénients. L'air au dehors était frais, l'intérieur bien chauffé, et les chaises et les banquettes n'attendaient plus que nos premiers clients. Sous leurs coupoles, les tartes encore chaudes se faisaient sentir, et tout était prêt pour le service. Le carillon ne tarda d'ailleurs pas à se faire entendre, et je levai aussitôt la tête pour accueillir le nouveau venu, Larry ayant momentanément disparu dans l'arrière-salle.

Nouveau venu, mais vieil ami. Quel que soit le visage, j'avais l'impression que j'aurais pu le reconnaître entre mille. Quelque chose dans l'attitude, peut-être ; ou le regard. Lorsqu'on avait des centaines et des centaines d'années d'existences, on finissait par définir les gens au-delà de leur simple apparence. La première fois que je l'avais revu, j'étais restée surprise, d'autant plus que je ne pouvais pas être à cent pour cent sûre non plus qu'il s'agissait bien de lui. En tous les cas, je ne m'étais certainement pas attendue à le croiser ainsi à New York. A croire que plus on vivait longtemps, plus le monde devenait aussi petit qu'on le racontait. A cette première rencontre j'étais restée plantée devant lui, les mains sur les hanches ; j'avais d'abord esquissé le geste de lui toucher la joue avec l'une d'elle, comme pour m'assurer de qui je voyais, mais une étrange impulsion m'en avait empêchée. « C'est bien toi, n'est-ce pas ? » avais-je fini par dire, même si je n'avais plus guère le moindre doute.

Aujourd'hui, je m'étais contentée de contourner le comptoir pour venir à sa rencontre, le sourire aux lèvres. Je pris néanmoins soin de ne pas envahir son espace personnel plus que nécessaire ; il y avait chez Camille une intensité fiévreuse que je n'avais jamais rencontrée dans ses incarnations précédentes, et il y avait dans son regard une ombre que je ne savais pas encore comment éclairer. Je le contemplai un instant, simplement heureuse de le voir, et je lui indiquai d'un geste machinal la place qu'il aimait à occuper lors de ses passage en mon antre.

« L'habituel ? » lui demandai-je en guise de salut, sans faire de chichis. « Qu'est-ce qui t'amène par chez moi de si bon matin ? »

Je l'accompagnai, lissant pensivement mon tablier d'une main ; il n'y avait pas encore de monde, et je pouvais bien m'accorder de temps pour bavarder avec un vieil ami...

_________________
-I am Delight. I am Delirium. I am Despair. I am Destruction. But mostly, I'm tired.-

"I try not to hold on to what is gone, I try to do right what is wrong
I try to keep on keeping on
Yeah I just keep on keeping on

I hear a voice calling
Calling out for me
These shackles I've made in an attempt to be free
Be it for reason, be it for love
I won't take the easy road"


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MessageSujet: Re: You all say I've crossed a line, but the sad fact is I've lost my mind [Wairua] Mar 19 Jan 2016, 23:04




« Be thou the rainbow in the storms of life. The evening beam that smiles the clouds away, and tints tomorrow with prophetic ray. »
Lord Byron
J’ouvris les paupières, et la lumière de la lune me frappa presque de sa douceur, à travers le ciel glacé d’hiver. J’étais couché au sol, la nuque arquée de manière trop peu naturelle pour que ce soit confortable, et une douleur dans le dos me disait qu’il avait lui-même dû se trouver dans une position semblable. Pourtant, je restais ainsi encore quelques minutes, observant avec calme l’astre lumineux de l’autre côté de la petite et unique fenêtre de la cave. Puis je me relevais, provoquant une douleur aigue de la première vertèbre cervicale –la justement nommée Atlas- jusqu’au bas du bassin, mais comme souvent, je fis de mon mieux pour l’ignorer. Le rayon de lune qui perçait du carreau éclairait étonnamment bien la pièce, et dévoilait l’état désastreux dans lequel elle se trouvait.

Les quelques meubles qui y avaient été disposés étaient retournés, dispersés aux quatre coins de la cave. Un fauteuil était même sauvagement éventré, dévoilant des lambeaux de cuir et d’une substance duveteuse qui avait dû être du rembourrage. Les murs portaient de longues lacérations, comme si un objet aiguisés les avait pourfendus de manière répétée et avec rage. Une substance, qui s’avérait finalement être de la vieille peinture noire, était étalée sur le sol et sur une parties des parois. Du pot qui l’avait contenue et qui avait dû traîner dans la pièce avant que j’y vienne, il ne restait rien. Je préférais ne pas savoir ce qui lui était arrivé, et après tout, ce n’avait été qu’un pot de peinture. Pour cette fois-ci.

De toute évidence, j’avais été de fort mauvaise humeur ces dernières heures, et Le fou s’en était donné à cœur joie. Mais j’avais connu pire. Bien pire.

Péniblement, je me remis debout, titubant légèrement avant de retrouver un équilibre moins précaire. Je m’appuyais contre un pan de mur propre, et pris quelques secondes pour concentrer ma pensée et mon énergie, posant à nouveau mon regard sur la lune et la fenêtre qui avait miraculeusement survécu au massacre. J’avais été bien avisé de remplacer le verre par du double vitrage à mon arrivée. Puis, ayant retrouvé des forces, je pris finalement la direction de la porte et remontais au rez-de-chaussée.

Un coup d’œil à une vieille horloge me signalait qu’il était trois heures du matin, ce qui se confirma par le silence nocturne des rues alentour et que je pouvais à présent percevoir. La crise n’avait pas duré très longtemps cette fois-ci, juste quelques heures. Soupirant, je parvins à traîner ma carcasse jusque dans le salon, et à m’y affaler dans un râle douloureux. Après quelques secondes, une main confortant mais non-tangible vint se poser sur mon front, et je parvins à esquisser un sourire au fantôme de Johanna, un peu plus apaisé par sa présence et son sourire.

Au moins, j’avais la paix ici.

J’avais acheté cette vieille maison aux abords de la ville et non loin de la mer. Mon appartement, situé au centre-ville, m’était surtout utile les jours où je devais me rendre à l’université ou à divers labos. Mais j’avais besoin d’un lieu calme, isolé. Un lieu où je pouvais passer mes crises de démence sans peur de me retrouver avec du sang sur les mains, ou avec mon mobilier explosé en mille confettis. Ou Dieu seul savait quoi encore. J’avais donc aménagé cette maison avec le strict nécessaire, quelques affaires de rechange et deux ou trois choses à manger.

D’ailleurs, en parlant de manger… Je commençais sérieusement à être affamé. Comme toujours, après ce genre de nuit. Mais la perspective de manger les rations de survie que j’avais apportées ici ne m’enchantait guère, et la solution s’imposa d’elle-même à moi. Bien évidemment. Rassemblant mes forces, je me relevai et pris une dizaine de minutes pour arranger mon apparence dans la salle de bain. Je jetai les loques à moitié déchirées qui m’habillaient, et pris un jeans et une chemise dans l’armoire. Pour l’heure, cela suffirait. Je donnais un cours plus tard dans la journée, mais j’avais de quoi me changer à mon bureau de l’université. Alors que je m’observais dans le miroir, je vis le visage de ma femme s’illuminer dans un doux sourire, alors qu’elle hochait doucement la tête pour approuver mon choix vestimentaire. Ceci étant fait, je quittai la maison et commençais à marcher dans la nuit, en direction de la plage, Johanna trottinant derrière moi, invisible à tous.

La vue de la mer était encore l’une des rares choses qui parvenaient à m’apaiser quelque peu. Peut-être parce qu’elle m’était familière, et que l’avais vu depuis tous les rivages, et qu’elle semblait toujours rester la même. C’était un point d’ancrage précieux, alors que tout changeait terriblement vite dans ce monde.

Le bruit des vagues se mêlait à celui des rires de ma femme, qui courrait et tournoyait joyeusement sur le sable. J’esquissais à nouveau un faible sourire face à une illusion que j’étais le seul à percevoir.

Le temps que je parvienne dans la ville, le jour pointait presque le bout de son nez, et l’humanité s’était doucement réveillée. Revigoré par ma promenade aux aurores et par l’air vivifiant du matin, je poussai la porte de « Chez Reggie ».

Comme cette première fois, il y a quelques temps, où je n’étais pas entré par hasard. Je savais qu’elle serait là, non seulement parce que les cartes me l’avaient promis, mais surtout parce que j’en avais eu l’intuition. D’une façon ou d’une autre, lorsqu’elle n’était pas très loin, je le sentais. Les parts respectives de folie en nous s’appelaient peut-être, comme des aimants. Ce qui ne nous avait jamais empêchés d’apprécier la compagnie de l’autre, bien au contraire. Mais, même si la retrouver à nouveau m’avait procuré une joie que je n’éprouvais plus que très rarement, et après la surprise de cette nouvelle enveloppe corporelle, j’avais bien vu qu’elle l’avait senti. Elle avait vu que je n’étais plus tout à fait le même, et gardait des distances à la fois respectueuses et intriguées.

Même aujourd’hui. Mais je ne pouvais pas lui en vouloir, et elle n’en perdait pas sa bonne humeur pour autant. Delight restait Delight, et c’était également une constante qui me rassurait à travers les années. Et ces temps-ci, il n’y avait généralement qu’avec elle que je parvenais à retrouver un semblant d’énergie et d’animation sincère. Prenant place au fond du Diner, je la remerciai d’un hochement de tête, tout en affichant un léger sourire. L’habituel petit déjeuner complet, avec pancakes, bacon, saucisses et œufs brouillés. De quoi rassasier mon appétit d’ogre, qui était encore décuplé ce matin.

"S’il te plaît. Mais double ration cette fois-ci. Et je prendrai du café. A l’italienne, bien sûr." Je lui adressai un rapide regard complice, dans lequel apparut vaguement une lueur, qui s’éteignit cependant bien vite pour laisser place à un regard plus morne, habituel depuis mon arrivée ici. Je détournais un instant les yeux pour observer vaguement dans le vide, avant de répondre de façon tout à fait pragmatique et directe : "J’ai eu une crise cette nuit. Je suis revenu à moi de bonne heure, affamé, avec une furieuse envie de pancakes. Curieux, non ? Enfin non, pas vraiment. Il n’y a qu’ici que je peux en manger d’aussi bons. Et avec un vrai café."

A nouveau, je reportai mon attention sur Delight, souriant.

"Mais ça me fait surtout plaisir de te voir, après tout ce temps, mon amie. Et parce qu’on a sans doute des choses à se dire." Delight, et dans une moindre mesure le reste de sa famille, faisaient partie des rares personnes à me connaître aussi bien. A force de nous croiser et de nous côtoyer à travers les siècles, elle plus que quiconque connaît le cours moyen de mes différentes existences, ainsi que leurs travers. Il n’y a que les derniers événements de cette vie qui lui sont inconnus, pour l’heure, mais si elle venait à me poser la question, j’y répondrais certainement. Et peut-être lui parlerais-je du fantôme de ma femme, qui avait présentement pris place en face de moi à table et nous observait avec tendresse. Elle aurait certainement beaucoup apprécié Delight. Mais pour l’heure, je préférais me concentrer sur mon amie, que je sentais également changée depuis notre dernière rencontre, dans une autre de mes vies : "Je vois que tu as pris tes marques ici, je suis content pour toi. Tout se passe bien ?"

Je vis passer Larry, et lui adressai rapidement un signe poli pour le saluer. L’endroit était encore relativement désert, et mon premier cours n’avait pas lieu avant plusieurs heures. Nous avions donc le temps de discuter.
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MessageSujet: Re: You all say I've crossed a line, but the sad fact is I've lost my mind [Wairua] Mar 26 Jan 2016, 14:10

Dans mon dos, j'entendis Larry taper plusieurs coups répétés contre le juke-box. Malgré son grand âge, l'homme de main de la Famille s'était toujours intéressé aux nouvelles technologies -pour lesquelles il excellait- en oubliant bien vite les plus anciennes. Il faisait des merveilles avec un clavier d'ordinateur, mais se retrouvait bien emprunté devant le premier téléphone à cadran. Non pas qu'on en trouve encore beaucoup de nos jours... A la décharge de Larry, l'appareil qui trônait dans le diner n'était pas des plus coopératif. C'était un engin capricieux et, s'il avait un regard, on aurait sans peine pu le qualifier de moqueur. Rien que quelques coups de pieds bien placés ne pouvaient rétablir, ceci dit. Rapidement, les premières notes d'une chanson se firent entendre, et je n'eus pas besoin de le regarder pour savoir que Larry s'était fendu d'un hochement de tête satisfait.

Things change fast, but this too shall pass... La voix de Danny Schmidt enveloppa Chez Reggie, le rythme de la musique conférant une certaine couleur aux lieux. Je n'aimais guère que l'endroit soit plongé dans le silence ; je le préférais vivant, changeant, les voix animées des clients se mêlant aux notes du juke-box et au bruit des boules de billard qui s'entrechoquaient. J'avais trop connu le silence, ces derniers temps. D'abord dans le désert australien, lorsque j'avais décidé de vivre en ermite. Puis dans ma cage de verre, une fois capturée par les Invisibles. Ce fut Angie qui me rappeler les plaisirs simples et ô combien essentiels qu'étaient la musique et la conversation. J'avais acquis dans l'une et l'autre de nouvelles habitudes qui m'étaient devenues aussi familières que respirer. Et puis je lui devais bien ça, à la serveuse. Elle n'aurait pas voulu que je reste dans mon coin à m'apitoyer sur mon sort. En pensant cela, j'observais plus attentivement mon vieil ami, Anima. Ou Wairua, comme il se faisait appeler dans cette vie-ci. D'aussi loin que je le connaissais, c'était la première fois qu'il avait opté pour pareil changement. Je me demandais pourquoi, lui dont l'âme immortelle m'avait toujours parue si constante. Je le voyais changé, au-delà de l'apparence et du nom mortels dont il était attribué aujourd'hui. Il avait l'air sec, presque usé. Tout était dans les détails : un mouvement, un éclat dans le regard...ou l'absence d'un éclat. Qu'avait-il bien pu lui arriver ?

But scared to ask, how can nothing seem to last?
Cause like a cancer in your body, it all just goes too fast...


Je ne pus m'empêcher de sourire lorsqu'il commanda son petit-déjeuner habituel. Au moins avait-il bon appétit, ce qui faisait plaisir à voir. Peut-être y trouvait-il encore un petit plaisir auquel il pouvait se livrer sans regrets. Je n'avais pas besoin de noter sa commande, que je connaissais déjà par cœur. Je claquai des doigts pour attirer l'attention de Larry, qui portait une caisse contenant plusieurs cartons de sucre. Je formulai la commande sur ses lèvres sans parler, leva deux doigts -non, trois après une brève hésitation, j'avais faim- et me fendis d'un sourire quand Larry réussit à lever le pouce malgré son colis pour me signifier qu'il avait compris. J'ajoutai un « Merci ! » silencieux, avant de me tourner vers Camille.

« Je me joins à toi ? Je n'ai avalé qu'un jus d'orange ce matin, et j'ai un peu de temps avant le coup de feu. »

Joignant le geste à la parole, je m'assis à la table choisie par l'homme et réajusta pensivement le tablier que je portais par-dessus mon uniforme. Mes longs cheveux tombaient sur mes épaules ; je les attacherai plus tard, quand le service serait bien lancé. Pour l'heure, j'avais juste envie de me sentir aussi moi-même que possible ; peut-être pour essayer d'encourager mon ami à faire de même. Je n'étais pas surprise de le voir aussi affamé : une crise de folie avait de quoi vous creuser l'estomac. Le truc, c'était d'essayer de rester juste assez sain d'esprit pour se rappeler qu'il valait mieux manger après, dès fois qu'on se retrouve à mâcher les plantes vertes. Ou pire encore, j'en avais plus d'une fois fait la désagréable expérience.

« Je sais ce que c'est. » Et c'était vrai. Peut-être pas pour les mêmes raisons, mais la folie, j'en connaissais un rayon. « Une fois, je me suis réveillée au sommet d'un palmier, avec un flamant rose en plastique dans la main et, sur le palmier d'en face, une chèvre qui me regardait d'un air vexé. Et j'avais une furieuse envie de crêpes au sucre. J'ai dû faire toute la côte pour en trouver une, mais encore aujourd'hui, ça reste la meilleure crêpe que j'ai jamais mangée. Ce qui n'est pas peu dire. »

Et c'était sans doute là l'une des frasques les plus sages dont je me souvenais. Delirium était imprévisible, inconstante et aléatoire ; et puis il y avait toutes les crises dont je ne me rappelais pas du tout. Ce qui était sans doute pour le mieux. Je me demandais comment aborder le sujet de sa crise nocturne sans donner l'impression de me montrer fouineuse, quand il parla à nouveau. Je souris, et avança une main sur la table pour effleurer la sienne du bout des doigts. Je ne voulais pas me montrer envahissante, mais je voulais lui montrer que j'étais toujours là pour le soutenir.

« Je suis heureuse de te voir aussi, vieil ami. Plus que tu ne peux le croire. Il est parfois difficile de se rendre du compte du temps qui passe lorsqu'on est aussi vieux que nous le sommes, mais je sais au moins que cela fait bien trop longtemps. J'ai l'impression qu'il nous faudra bien plus d'un petit-déjeuner pour tout rattraper, mais je ne m'en plains pas. »

De la cuisine surgissaient déjà l'odeur du bacon et des saucisses en train de griller. Hernando ne chômait pas, et j'étais heureuse qu'il acceptât de me suivre à New York. Grâce aux pouvoirs utiles d'un mutant travaillant pour Alexander, il ne se rappelait pas de l'incident de Coledale. Pour lui, j'étais toujours Angie, et c'était étrangement rassurant. Lorsque la petite serveuse qu'il avait l'impression de connaître depuis toujours avait proclamé son envie d'étendre ses ailes, il avait même été rassuré qu'elle lui propose de la rejoindre pour travailler ensemble. Comme s'il estimait de son devoir de veiller sur elle. Sur moi. Il s'était accoutumé à la ville encore plus vite que je ne l'avais fait, et il ne se passait pas un jour sans qu'il s'extasiât devant le matériel haut de gamme qui lui permettait de réaliser les meilleurs pancakes qu'il avait jamais fait. Bref, il était aux gens, et j'étais heureuse pour lui.

« C'était un peu chaotique, au début, mais tu sais ce que c'est... Je crois qu'une vie tranquille, ce ne sera jamais pour moi. Et puis ce n'est pas comme si je n'avais jamais vécu à New York... J'ai toujours peur d'être la cause d'un nouvel...incident, mais me terrer dans un coin n'allait rien changé. Je n'étais plus moi-même, ces dernières années ; j'ai cru que je pourrais définitivement oublier qui j'étais, limiter les dégâts pour de bon. Je me suis trompée, un fois de plus. Et me revoilà. » Réalisant que je m'étais assombrie malgré moi, je redressai la tête avec un sourire : « Mais je n'ai pas à me plaindre. Le diner marche bien, j'ai déjà des clients fidèles, et Larry m'aide beaucoup. La Famille est censée passer un de ces quatre, pour célébrer l'ouverture. Cela fait bien longtemps qu'on n'aura pas été réunis tous ensemble. Ou presque... Je suis sûre que Death sera heureuse de te revoir ! »

Ma sœur avait toujours beaucoup apprécié Wairua. Le cas de ce dernier la fascinait, mais elle n'oubliait jamais de le considérer comme une personne plutôt que comme une curiosité ; ça, c'était plutôt du ressort de Destiny... Larry nous interrompit soudain, déposant un grand plateau sur lequel se trouvaient trois assiettes complètes. Deux pour Camille, et un pour moi. Je le remerciai d'un signe de tête.

« Je reviens avec le café. »

Il s'en retourna vers le comptoir, et je disposai les assiettes sur la table avant de reprendre : « Sois sans crainte, je l'ai bien formé pour le café. Et toi, comment...comment vas-tu ? Comment te traite cette vie-ci ? »

Just know: This Too Shall Pass...
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Larry:
 


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MessageSujet: Re: You all say I've crossed a line, but the sad fact is I've lost my mind [Wairua] Jeu 11 Fév 2016, 15:40

Le juke-box récalcitrant n’était pas sans me rappeler une certaine époque, il n’y a pas si longtemps, finalement. En regard de tout ce que j’avais vécu, et qui s’effaçait petit à petit de ma mémoire humainement limitée. Heureusement, il était des constantes qui ne changeaient pas ou peu. La musique, la chaleur du soleil sur sa peau, le ciel grisaillé avant l’orage. Et les visages familiers. J’appréciais déjà ce diner, pour ce mélange de sensations connues, mais surtout grâce à Delight. Ici, je retrouvais un peu de cette quiétude et de ce moi passé. Sans pour autant y parvenir complètement. Car j’avais changé, irrémédiablement. Difficile encore de dire à quel point, et si cela continuerait, mais j’étais assurément plus froid et las. Ce qui n’avait certainement pas échappé à mon amie.

Mais elle n’en montra cependant rien, pour l’instant, et signala à Larry ma commande avec une aisance et une habitude qui me firent légèrement sourire à mon tour. Malgré tout, mon appétit restait le même. Et elle, de son côté, remplissait à merveille son nouveau travail. A croire qu’elle était née pour cela, ou qu’elle le faisait depuis longtemps. Peut-être était-ce le cas, je n’avais après tout plus eu de ses nouvelles depuis plusieurs longues années.

"Bien sûr." répondis-je en hochant doucement la tête. Johanna réajusta sa position par rapport à la nouvelle arrivante, malgré le fait que cette dernière ne pouvait ni la voir ni en percevoir la présence. Ce n’était qu’une illusion, mais elle était tristement réaliste. Je préférais cependant me concentrer sur Angie, ainsi qu’elle se faisait appeler désormais. Je lui confiais sans hésitation la raison de cet appétit, sachant qu’elle était sans doute la seule à pouvoir comprendre ce que mes crises impliquaient. Et quelles étaient leur conséquences. J’arquai légèrement un sourcil lorsqu’elle me raconta l’un de ses étranges réveils, même si je n’en fus pas particulièrement surpris non plus. On apprenait à s’y faire, à défaut de comprendre. "Intéressante expérience, je n’en doute pas. Et l’estomac a ses raisons que la raison ignore, semblerait-il. Enfin, tout a bien fini, si tu as tout de même pu avoir tes crêpes."

Et puis, il y avait eu bien pire, certainement. Il suffisait de voir l’état dans lequel je revenais à moi, ou l’état de ce qui m’entourait. Tout dépendait de mon humeur, mais c’était tout particulièrement imprévisible et incontrôlable. Je n’en gardais que quelques souvenirs, fugaces, mais sans doute était-ce mieux ainsi. Et il en était de même pour Delight, quoi qu’à un autre niveau. Après tout, elle connaissait tout un cycle, ce qui restait plus complexe et difficile que le chaos total et changeant de mes propres crises.

Je lui avouais cependant être heureux de l’avoir retrouvée, et bien plus que parce que nous pouvions partager ces répercussions particulières de notre mutation. Cela faisait longtemps, comme elle le soulignait. Trop longtemps. J’acquiesçai donc doucement de la tête à ses paroles, ajoutant simplement avec un léger sourire :

"Sans doute nous faudra-t-il plus de temps, c’est vrai. Mais ce n’est pas comme si toi et moi en étions à court, pas vrai ?"

Question purement rhétorique. Mais ce qui prendrait certainement du temps, c’était de trouver la manière d’expliquer ce qui s’était passé durant ces dernières années de mon côté. Et peut-être du sien, aussi. Car quoi qu’elle paraisse toujours semblable à elle-même, je sentais que quelque chose n’était plus pareil chez mon amie. Je l’interrogeais donc sur les derniers événements de sa vie, alors que l’odeur de mon repas commençait à se faire sentir dans le diner. Encore heureux qu’après tout ce que j’avais vécu, mon corps soit encore capable de réagir à des stimuli primaires comme la faim.

Cependant, mon attention fut rapidement accaparée par la réponse de Delight, et je la fixais silencieusement tout en l’écoutant.

"Oui, je sais ce que c’est…" On n’échappe pas à ce qu’on est, commentai-je finalement. Ce qu’elle disait me parlait tout particulièrement, c’en était presque étrange. "Mais au moins, je suis ravi de voir que cette nouvelle situation fait ton bonheur. Et tiens-moi au courant, cela me fera plaisir de la revoir aussi. "

Même si notre relation était particulière, j’appréciais beaucoup la sœur de Delight. Mais qui n’apprécierait pas Death, d’un autre côté ? Même Dream était attachant, quoique cela faisait longtemps que je ne l’avais pas croisé. Et j’aurais souhaité que ce soit le cas, pour le dernier membre de la famille… Heureusement, l’arrivée de mon repas m’empêcha de trop penser à ce sinistre individu, et je le remerciai également d’un signe de tête poli avant d’attaquer directement mon assiette avec une voracité presque effrayante pour qui n’était pas habitué. Enfin, j’avais l’impression qu’entre la blondinette surexcité et accro au sucre et la jeune femme aux cheveux crépus, les gloutons ne manquaient pas dans ce diner. La bouche pleine, je me contentai donc de hocher la tête à la remarque sur le café, m’en remettant totalement aux bons soins de Larry et de Delight sur ce sujet.

Il me fallut cependant faire une pause, entre deux bouchées de bacon, pour répondre à sa question sur ma vie actuelle. Je déglutis, choisissant finalement de ne pas y aller par quatre chemins.

"Pour reprendre tes mots : chaotique. J’ai aussi appris à mes dépends que je ne pouvais pas échapper à ce que j’étais, à mes responsabilités. J’ai essayé pour une fois de vivre une existence normale, d’avoir une famille et d’oublier toutes ces vies précédentes. Et j’en ai payé le prix fort. A cause de ma naïveté et de ma stupidité, j’ai perdu ma femme et mes filles. Ça m’a passablement… changé." Mon ton était assez neutre et mécanique, mais en reposant le regard sur mon interlocutrice, je retrouvais un semblant de sourire. "Tu as dû le remarquer, non ? Je crois que je me suis un peu éteint depuis notre dernière rencontre. Ou peut-être est-ce le contrecoup d’être resté près de dix ans dans un état de folie. Ce n’est pas trop conseillé, je suppose…"

Je repris une bouchée d’œufs brouillés, avant d’ajouter en la désignant avec ma fourchette :

"Mais toi aussi, tu es différente. Tu n’étais plus toi-même, dans quel sens ? Il y a eu un nouvel incident ?"

Je ne souhaitais pas particulièrement me montrer indélicat, envers Angie en tous cas, mais ma lassitude générale m’avait rendu assez direct.
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Identité : Angela "Angie" Daniels
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MessageSujet: Re: You all say I've crossed a line, but the sad fact is I've lost my mind [Wairua] Mar 16 Fév 2016, 14:57

Il avait beau ne pas être ouvert depuis très longtemps, je m'étais déjà profondément attachée à ce diner. Il me rappelait cette courte vie sans histoires à laquelle j'avais eu droit en tant qu'Angie, en Australie, et j'avais décidé d'honorer au mieux la petite serveuse. Je me devais d'affronter ce que me réservait la vie en restant moi-même, mais cela ne voulait pas dire que je devais oublier qui j'aurais pu être. Quelque part, Angela Daniels m'avait beaucoup plus appris en quelques années que pendant plusieurs siècles de ma vie si changeante. Et puis j'en étais vite venue à considérer « Chez Reggie » comme une extension de moi-même, une ancre à laquelle nouer mon existence new yorkaise. Une part de ma vie qui ne dépendait pas de mes relations compliquées avec mes proches -qu'il s'agisse de la Famille ou d'autres- ou du cycle de mes pouvoirs. En endroit où je pouvais vraiment être moi-même, et faire honneur à mon patronyme de Delight, que je considérais être le plus proche de ce que je considérais comme mon véritable caractère. Aussi difficile qu'il soit parfois pour moi de le déterminer. Toujours est-il que je n'avais pas connu d'incident depuis Coledale, et que je décidais d'y voir un bon signe. Pourtant, cela n'était pas inhabituel : souvent, des années pouvaient se passer avant que les personas ne succèdent dans un tourbillon de folie, d'angoisse et de terreur. Mais j'avais envie de me montrer aussi positive que possible, et de me défaire du fatalisme qui s'était emparé de moi déjà avant la guerre des Invisibles. Je voyais New York comme un nouveau départ, rempli de possibilités auxquelles je n'osais pas encore tout à fait croire, mais qui m'apparaissaient plus séduisantes que je jamais.

Je m'étais attablée en compagnie de mon vieil ami, étudiant soigneusement les traits de son visage, et la lassitude qui formait une ombre au coin de ses yeux. La Famille mise à part, c'était sans doute ma plus vieille relation. Et la seule qui avait survécu à tous ces siècles avec une certaine constance, malgré les éloignements souvent imposés par la vie. Quelle que soit son apparence et sa personnalité, celui qui s'appelait aujourd'hui Camille avait été pour moi une certitude aussi solide que celle de voir se lever le soleil tous les matins. Aussi ne pouvais-je empêcher mon cœur de se serrer en imaginant les tourments qui l'avaient poussé à devenir cette ombre de lui-même qu'il avouait être à demi-mots. Je ne pouvais prétendre ce qu'une existence comme la sienne impliquait réellement ; nos immortalités étaient finalement bien différentes, et la naissance de son âme devait remonter bien avant les premiers carnets de Destiny. Peut-être était-ce pour ça que mon frère ne semblait guère l'apprécier, ce qu'Anima lui rendait bien. Anima, car dans mon fort intérieur je refusais de le nommer Wairua ; c'était là ma manière de ne pas abandonner l'être radieux qu'il avait pu être. Et mon aveux secret de faire tout ce qui serait en mon pouvoir pour que les ténèbres ne l'engloutissent pas pour de bon, dans cette vie comme dans une autre.

« Tout ne peut que mieux finir avec des crêpes. Du moins, j'aimerais bien que ce soit aussi simple. » soupirai-je. « Au moins, à la différence du cœur, il est plus aisé de satisfaire les raisons de l'estomac. Et bien plus facile de le vider un bon coup lorsqu'il commence à nous rendre malade. »

La comparaison, peu élégante, ne manqua de me faire esquisser un bref sourire ; je songeais à Death, friande de ce genre de remarques franches. Ma sœur me manquait plus encore que je ne l'aurais cru. Retrouver ma vie, ma mémoire, c'était retrouve le lot de problèmes qui allait avec, mais aussi les bonnes choses que j'avais temporairement perdues. La Famille en faisait partie, même si nous n'étions pas toujours d'accord. Je m'étais toujours très bien entendue avec Death, qui faisait pour nous office de grande sœur sage et rieuse là où Destiny était le grand frère rigoureux et austère. Mais je l'aimais, et je savais qu'il nous aimait lui aussi, à sa manière particulière. Quant à Dream, même lorsqu'il était plongé dans un de ses sommeils séculaires, il n'était jamais vraiment absent : nous avions eu de nombreuses conversations dans les rêves de l'un ou de l'autre, et sa présence était aussi immuable que rassurante. A l'idée de savoir qu'il avait accepté de se réveiller, et que nous allions bientôt nous retrouver tous les quatre, j'éprouvais une joie sincère. Teintée d'une tristesse qui l'était tout autant quand je songeais à Desire, qui était à la fois notre frère et notre sœur, et que nous avions perdu.

Toujours est-il que je comprenais ce à quoi la folie pouvait nous pousser, et j'étais heureuse qu'Anima se sente encore assez à l'aise en ma compagnie pour se confier à moi sur le sujet. C'était une croix bien lourde à porter, surtout lorsqu'on était seul pour le faire. Si je pouvais le soulager ne serait-ce que d'une manière infime, j'étais bien décidée à le faire. Déjà, parler ne pouvait pas faire de mal. Et j'espérais qu'il savait pouvoir compter sur moi quoi qu'il arrive. Et ce sans craindre le moindre jugement. Il était mon ami, et même plus : dans mon cœur, il était lui aussi comme un membre de ma véritable famille, et il y trouverait toujours sa place.

« Disons que je trouve le bonheur là où je peux le prendre, plutôt que de le fuir dans la crainte de me le voir un jour arraché. Rien n'est plus douloureux -et effrayant- que d'avoir des choses à perdre, mais je crois que c'est meilleur que l'alternative. Je me dis qu'en construisant quelque chose qui vaille la peine que je me batte pour, cela m'aidera à mieux lutter contre la part de moi-même qui risque de me l'arracher pour de bon. Je suis fatiguée de cette lutte incessante, tu peux me croire quand je le dis. Mais je suis tout aussi lasse de la voir me forcer à oublier ce qui compte. »

Mon ton était doux tandis que je prononçais ces paroles, et mes yeux ne quittèrent pas ceux de mon ami. Peut-être était-ce un vœu pieux de ma part que d'essayer de l'atteindre ainsi, mais je me devais d'essayer. Même si mes paroles ne lui apportaient pas le moindre réconfort, je voulais qu'il sache qu'ils étaient là, et que je les pensais. Et que ma main resterait tendue jusqu'à ce qu'il décide de la saisir. Et même s'il devait ne jamais le faire. Ma nature était peut-être changeant, mais ma fidélité était éternelle.

« Je n'y manquerai pas. De toute façon, Death ne me laisserait pas oublier. Et puis elle a toujours eu l'art de comprendre les gens, peut-être que nous gagnerons tous à l'avoir dans les parages. Dream s'est réveillé, aussi. Je crois bien que ce sera la première fois depuis au moins deux siècles qu'il mettra le nez hors de son caveau. Il est en train de préparer son retour dans le monde des éveillés. Il a beau avoir beaucoup appris du monde actuel à travers les rêves, cela ne contribue pas vraiment à améliorer son esprit pratique. Mais ce sera bon de le revoir. Et puis... » Je ne pouvais m'empêcher de mentionner le dernier, mi-malicieuse, mi-prudente. « ...il sera là, lui aussi. Ne t'inquiète pas, je m'arrangerai pour faire en sorte que vous ne vous croisiez pas. »

Peu de temps après nous avoir apporté de quoi manger, Larry revenait avec le café. Il nous servit à chacun une tasse, et je lui fis signe de carrément nous laisser la cafetière. Sucre et crème étaient à disposition ; Angie avait aimé le sien très sucré, alors que je l'avais toujours bu noir avant qu'elle ne chamboule ma vie. Comme un hommage, je me contentais alors d'un morceau en compromis dans ma tasse ; et puis je crois bien que j'y avais pris goût, finalement. Tandis que mon vieil ami se servait copieusement pour assouvir son appétit d'ogre, j'étais heureuse de voir qu'il était encore capable de savourer au moins un des plaisirs que la vie avait à offrir. Quant à son comportement, il y avait décidément quelque chose d'autre qui m'intriguait, sur laquelle je n'arrivais pas vraiment à mettre le doigt. C'était son regard, surtout, qui se posait parfois sur le vide et réagissait curieusement à ce dernier, comme s'il voyait du coin de l’œil quelque chose qui échappait à la vision des autres. Je décidai de ne pas l'interroger sur ce sujet, du moins par pour l'instant. J'avais peur de me montrer trop intrusive, et nous étions tous à voir beaucoup de choses qui n'appartenaient qu'à nous, après une vie aussi longue. Et le bref récit qu'il me fit de son incarnation actuelle accapara aussitôt mon attention. Mon cœur saigna à l'idée des souffrances qu'il avait dû endurer ces dernières années. Perdre toute sa famille d'un coup, et de manière aussi brutale, atroce, sans rien pouvoir y faire... On avait bau vivre mille ans ou dix mille, on ne s'habituait jamais à cette douleur. Je ressentais encore moi-même bien des morsures serrées autour de mon âme quand je pensais à tous les conjoints et toutes les conjointes que j'avais perdus, et à tous les enfants auxquels j'avais survécu.

« Je suis désolée, mon ami. » C'était des mots d'une banalité certaine, mais j'espérais qu'il pourrait sentir la sincérité et la compassion dans ma voix. Il n'y avait là aucune pitié, qui n'avait pas sa place dans ma réaction. Mon ton était celui de la compréhension de quelqu'un qui avait traversé son lot de terribles épreuves. Plus d'une fois, j'avais moi-même baissé les armes, me réfugiant alors dans le réconfort du délire, du désespoir ou de la destruction. Des communautés entières avaient souffert sous les flammes de ma colère, et s'ajoutaient à mes regrets si nombreux. J'avançai une main pour venir brièvement serrer le bras d'Anima en réconfort, essayant de lui transmettre toute la chaleur dont j'étais capable.

« On ne s'habitue pas à ces choses-là. Jamais. Et le contraire serait plus terrible encore. Mais tu n'as jamais été stupide, et la naïveté n'est jamais une faiblesse quand elle nous pousse à vouloir vivre sa vie en aimant, et en étant aimé en retour. Tu les aimais, et tu ne leur as pas fait défaut. Tu ne les a pas tuées. Ta femme et tes filles... Je suis sûr qu'elles t'ont changé aussi, bien plus que le feu. J'aurais...j'aurais aimé les connaître. Je vois bien que tu es changé. Qui ne le serait pas ? Mais je refuse de croire qu'Anima n'existe plus. Aucun changement n'est permanent. Tu n'es pas seul, en tout cas. Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu sais que tu pourras toujours compter sur moi. Et sur Death. Tu ne fais peut-être pas partie de la Famille au sens strict du terme, mais pour nous, c'est tout comme. »

Je ne savais quoi dire pour le réconforter. Je doutais d'en être capable, à vrai dire. Que qui que ce soit le puisse. Pas maintenant en tout cas, alors que ses blessures étaient encore trop vive. Dix ans de folie... Même en tant que Delirium, jamais je n'avais connu une période de démence aussi longue. Cela avait assurément de quoi vous arracher des bouts de votre âme. Mais cette dernière pouvait guérir, avec le temps. Il le fallait. Ou du moins devais-je y croire. Sinon, quelles seraient mes propres chances ? Quand il me posa des questions sur mon compte, je pris quelques instants pour y réfléchir, mâchonnant une tranche de bacon. Je ne voyais aucune raison de ne pas être honnête avec mon plus vieil ami, mais j'avais l'impression que mes malheurs étaient bien moindres par rapport au sien. Du moins dans le cas présent.

« Il y a failli avoir un incident, en Australie. Dans le diner d'une petite ville où je travaillais. Ces dernières années, je...n'étais pas moi-même. Au début de la guerre, j'ai été capturée par les Invisibles. J'ai passé des années dans un de leurs complexes, leur servant de rat de laboratoire. J'ai tenu aussi longtemps que possible, mais Delight a finalement cédé le pas quand ils m'ont apprisque mon dernier enfant mortel était mort. Delirium a pointé le bout de son nez, puis Despair... Et beaucoup de gens sont morts. Une fois de plus. Et qu'ils le méritent ou non n'est pas la question. Destruction est apparue pour finir le travail, et... Je ne sais pas, c'était la fois de trop. Jamais je ne m'étais sentie aussi...vide, perdue. Fatiguée. Alors...je suis devenue Angie. Une simple serveuse sans histoires, qui avait vécu toute sa ville dans un bled tranquille d'Australie, à servir le café et sourire aux clients. C'était comme une...dissociation, ou un bouchon sur les flots de mon âme. Dream y était pour quelque chose, je crois qu'il a essayé de m'aider, à sa façon. Mais comme tous les bouchons, il a fini par sauter. Et j'aurais bien pu raser Coledale de la carte si je n'avais pas reçu l'aide de plusieurs personnes. Des personnes d'horizon très différents, toutes lancées sur ma piste au nom de leurs idéaux respectifs. Mais plutôt que de se battre, ils ont conjugués leurs efforts pour me calmer, et l'un d'eux...l'un deux avait de quoi étouffer le cycle dans l’œuf avant que Destruction n'intervienne. » Je choisis de ne pas mentionner spécifiquement Feuerbach et son produit ; je ne savais encore quoi en penser, pour être honnête. « Je leur dois beaucoup. Et puis Destiny était là, comme s'il... et bien, comme s'il avait su à l'avance, une fois de plus. Sans lui, je pense que cela aurait pu dégénérer également. Alors me revoilà, Delight à New York, à lutter contre ce cycle que je connais depuis toujours. Et même si ça me fout la trouille...je crois que c'était la meilleure chose à faire. Je ne pouvais pas rester Angie pour toujours ; j'aurais fini par causer des dégâts bien plus considérables en restant victime de mon ignorance. »

_________________
-I am Delight. I am Delirium. I am Despair. I am Destruction. But mostly, I'm tired.-

"I try not to hold on to what is gone, I try to do right what is wrong
I try to keep on keeping on
Yeah I just keep on keeping on

I hear a voice calling
Calling out for me
These shackles I've made in an attempt to be free
Be it for reason, be it for love
I won't take the easy road"


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You all say I've crossed a line, but the sad fact is I've lost my mind [Wairua]

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